Qui paie pour les syndicats ? Une nouvelle étude du QJE conclut que la structure du marché détermine qui supporte le coût
Points clés
- •L’étude utilise les changements de déductibilité fiscale des cotisations syndicales en Norvège pour identifier causalement les effets d’une hausse de la densité syndicale au niveau des entreprises.
- •Dans l’entreprise privée moyenne, une densité syndicale plus élevée accroît les coûts du travail et conduit les entreprises à réduire l’emploi et la production, ce qui diminue les profits tandis que la masse salariale totale baisse et que les pertes se concentrent chez les travailleurs outsiders moins attachés à l’entreprise.
- •Dans les marchés manufacturiers moins concurrentiels, les entreprises réagissent en augmentant l’emploi et la production, en réduisant les marges salariales du travail et en répercutant largement les coûts plus élevés sur les consommateurs via des prix plus élevés.
- •Le fait que les syndicats compriment les marges salariales du travail apporte un soutien empirique à l’hypothèse selon laquelle la négociation collective peut contrebalancer le pouvoir de monopsone des employeurs.
- •Dans l’ensemble, la syndicalisation en Norvège redistribue principalement les coûts vers les consommateurs plutôt que vers les actionnaires et réalloue l’activité économique vers des entreprises plus grandes et plus productives.

Lorsque les syndicats parviennent à augmenter les salaires des travailleurs, qui en supporte finalement le coût ? La question anime l’économie du travail depuis des décennies et a retrouvé une nouvelle actualité politique alors que la densité syndicale aux États-Unis est tombée à environ 10 % des travailleurs — soit environ 6 % dans le secteur privé —, tandis que des campagnes récentes de syndicalisation chez des entreprises comme Amazon, Starbucks et les grands constructeurs automobiles ont ravivé l’attention portée aux effets de la négociation collective sur les entreprises, les travailleurs et les consommateurs. Une étude à paraître dans le Quarterly Journal of Economics, signée Samuel Dodini, Anna Stansbury et Alexander Willén, propose une évaluation complète des प्रतिक्रions des entreprises à une hausse de la syndicalisation, à partir de données norvégiennes, où la densité syndicale demeure parmi les plus élevées de l’OCDE, à environ 50 %, et où les institutions du marché du travail offrent un cadre distinctif pour identifier des effets causaux.
Les chercheurs exploitent les changements dans la déductibilité fiscale des cotisations syndicales en Norvège comme source quasi exogène de variation de la densité syndicale au niveau des entreprises. Leurs résultats montrent que le coût d’une densité syndicale plus élevée est supporté par plusieurs parties prenantes, mais que sa répartition dépend fortement de la structure du marché.
Dans l’entreprise privée moyenne, une densité syndicale plus élevée accroît les coûts du travail et pousse les entreprises à réduire à la fois l’emploi et la production, ce qui diminue les profits sans augmenter la part du travail. L’incidence est partagée entre plusieurs groupes : les consommateurs supportent une partie du coût via des prix plus élevés, les actionnaires absorbent des pertes sous forme de profits plus faibles, et une partie est compensée par des gains de productivité. La masse salariale totale diminue, avec des pertes concentrées parmi les travailleurs moins attachés à l’entreprise, dits « outsiders » — un résultat qui rejoint les débats de longue date sur la manière dont les syndicats peuvent avantager les « insiders » déjà en place au détriment des entrants marginaux ou potentiels sur le marché du travail.
Les réactions des entreprises varient systématiquement selon le degré de concurrence du marché. Dans le secteur manufacturier, où les entreprises évoluent sur des marchés des biens et du travail moins concurrentiels, la réaction s’inverse. L’entreprise manufacturière moyenne augmente l’emploi et la production, réduit les marges salariales du travail, et ne subit pas de baisse de profits. À la place, les coûts salariaux plus élevés sont largement répercutés sur les consommateurs via des prix plus élevés, le reste étant compensé par des gains de productivité. Dans ce contexte, les travailleurs bénéficient d’une hausse à la fois des salaires et de l’emploi. Le fait que les syndicats compriment les marges salariales du travail — l’écart entre les salaires et le produit marginal du revenu — apporte un soutien empirique croissant à la littérature sur le pouvoir de monopsone des employeurs, qui a montré que de nombreuses entreprises disposent d’une réelle marge de manœuvre dans la fixation des salaires.
Ces résultats suggèrent que les syndicats peuvent contrebalancer le pouvoir de monopsone des employeurs, et que les réactions des entreprises — et donc la question de savoir qui supporte finalement le coût — dépendent de manière importante de la structure du marché. Dans l’ensemble, l’étude conclut qu’en Norvège, la syndicalisation redistribue principalement les coûts des consommateurs plutôt que des actionnaires, et produit des effets très différents selon les entreprises, notamment une réallocation de l’activité économique vers des entreprises plus grandes et plus productives.
Les auteurs expliquent ces résultats à l’aide d’un modèle d’équilibre partiel de la négociation syndicale qui intègre à la fois le pouvoir de marché sur les biens et le pouvoir de marché sur le travail. Une question clé pour les recherches futures sera de savoir dans quelle mesure ces mécanismes, identifiés dans l’environnement norvégien caractérisé par une large couverture syndicale et une négociation centralisée, se transposent à des économies où la négociation est plus décentralisée et la densité syndicale nettement plus faible.
L’article doit paraître dans le Quarterly Journal of Economics (résumé).