Le virage commercial du Canada vers l'Asie est engagé, mais l'ignorance mutuelle demeure le principal obstacle
Points clés
- •Le Canada appliquera des contre-droits pouvant atteindre 50 % sur environ 20 milliards de dollars de marchandises américaines à partir du 8 septembre, en réponse aux droits américains de 50 % imposés aux produits canadiens le 22 août.
- •Les États-Unis représentaient environ 65 % des exportations canadiennes au premier semestre 2026, contre environ 75 % en 2024.
- •Les exportations canadiennes de pétrole brut vers des destinations autres que les États-Unis ont atteint 10 milliards de dollars en 2025, soit environ 430 000 barils par jour, tandis que les exportations pétrolières de l'Alberta vers la Chine et la Corée du Sud ont augmenté de 122 % et 227 % respectivement début 2026.
- •Des accords commerciaux déjà en place, dont le CPTPP et un accord de libre-échange de 2015 avec la Corée du Sud, font qu'une grande partie du commerce Canada-Japon et Canada-Corée est ou sera bientôt exempte de droits de douane.
- •Des enquêtes révèlent un déficit de connaissances des deux côtés : 73 % des Canadiens connaissent peu la Corée du Sud et 84 % des entreprises indonésiennes interrogées connaissent peu l'accord de libre-échange Indonésie-Canada.

À partir du 8 septembre, environ 20 milliards de dollars de marchandises américaines seront soumises à des contre-droits de douane canadiens pouvant atteindre 50 %. Ces mesures font suite aux droits de 50 % imposés par Washington sur les produits canadiens le 22 août. Le regain d'attention du président américain Donald Trump envers le Canada ne devrait surprendre personne, puisque Washington a refusé en juillet de prolonger l'accord commercial États-Unis–Mexique–Canada.
Pendant quatre décennies, la vie commerciale canadienne reposait sur l'hypothèse que l'accès au marché américain était une constante, et non une variable. Cette hypothèse ne tient plus, que les droits de douane persistent ou non. Vers qui les Canadiens doivent-ils donc se tourner désormais ? La réponse est l'Asie — à condition que les deux parties parviennent à surmonter leur ignorance mutuelle.
Un virage, là où il a du sens
Les États-Unis étaient la destination d'environ 65 % des exportations canadiennes de biens et de services au premier semestre 2026, en baisse par rapport à environ 75 % en 2024. Une grande partie de ce basculement concernait toutefois une poignée de produits de base comme le pétrole, l'or et le gaz naturel liquéfié. L'Union européenne et la Chine ont chacun attiré environ 5 % des exportations canadiennes.
Aucun marché unique ne pourra remplacer les États-Unis, ce qui signifie que les entreprises canadiennes devront développer simultanément plusieurs marchés plus petits. Cet effort en vaudrait la peine : si le Canada vend à plusieurs grands marchés en croissance fondés sur des règles, la prochaine décision unilatérale de Washington pourra être traitée comme une contrariété plutôt que comme une urgence.
Ne pas partir de zéro
Les fondations de l'expansion du Canada vers l'Asie ont déjà été posées. Le Japon et la Corée du Sud sont les priorités immédiates, compte tenu de leur pouvoir d'achat, de la solidité de leur État de droit et de leurs liens déjà établis avec le Canada. Une grande partie du commerce Canada-Japon et Canada-Corée est déjà, ou sera bientôt, exempte de droits de douane — le Canada a conclu en 2015 un accord de libre-échange bilatéral avec la Corée du Sud, son premier avec un marché asiatique, et la couverture tarifaire avec le Japon passe largement par l'Accord global et progressif pour un partenariat transpacifique (CPTPP), que le Canada a rejoint à son entrée en vigueur en 2018. Le Canada fournit à la Corée et au Japon de l'énergie et des produits agricoles, tandis que le Japon et la Corée offrent des batteries, des semi-conducteurs, des machines et des capacités de construction navale. Taïwan présente des avantages similaires ; l'Accord de coopération commerciale Taïwan-Canada n'attend plus que sa signature.
L'énergie domine les exportations canadiennes vers l'Asie, favorisée par les investissements asiatiques. LNG Canada, la première grande installation canadienne d'exportation de gaz naturel liquéfié, est soutenue par Petronas, Korea Gas, Mitsubishi et PetroChina, et expédie déjà vers des pays de toute l'Asie.
Selon l'Office canadien de l'énergie (CER), les exportations de pétrole brut vers des destinations autres que les États-Unis ont atteint 10 milliards de dollars en 2025, avec une moyenne d'environ 430 000 barils par jour — contre quasiment zéro avant 2024. Cette expansion fait suite à l'achèvement de la capacité pipelinière vers la côte Ouest du Canada, qui a permis pour la première fois à de grands volumes de brut d'atteindre les eaux du Pacifique. Les ventes n'ont pas ralenti : les exportations de pétrole de l'Alberta vers la Chine et la Corée du Sud ont augmenté de 122 % et 227 % respectivement au cours des quatre premiers mois de 2026. Ces flux énergétiques traversent le Pacifique sans passer par aucun point d'étranglement contesté.
Les autres secteurs susceptibles de bénéficier d'un virage vers l'Asie comprennent l'agroalimentaire, les produits forestiers, l'aluminium, les machines et les services numériques. L'Asie du Sud-Est est une zone de croissance importante pour ces secteurs. Le Vietnam, la Malaisie et Singapour sont tous des partenaires du CPTPP : le Vietnam offre croissance et demande manufacturière ; la Malaisie procure des opportunités industrielles et de produits alimentaires transformés ; et Singapour est précieuse comme base régionale, mais aussi comme marché final sophistiqué, notamment pour les produits agroalimentaires de niche et technologiques.
Les plus grands marchés de la région présentent d'autres opportunités. L'Inde et l'Indonésie sont des marchés à forte croissance mais à frictions élevées, promettant une demande en machines, technologies industrielles, infrastructures et intrants spécialisés. La Chine, quant à elle, demeurera un marché sélectif pour le Canada, tant pour l'approvisionnement que pour les exportations, compte tenu des sensibilités liées à la sécurité nationale et à la surcapacité. Au-delà du pétrole, le commerce Canada-Chine se concentrera probablement sur des domaines moins sensibles, notamment la pâte à papier, le papier, les matériaux industriels et les biens de consommation haut de gamme.
L'obstacle, c'est la connaissance, dans les deux sens
L'obstacle n'est pas l'accès aux marchés. Le Canada et l'Asie disposent déjà des accords commerciaux, des organismes experts, des conseils d'affaires conjoints et des chambres de commerce nécessaires pour faciliter la circulation des biens et des services. Pourtant, malgré ce soutien, trop peu d'hommes d'affaires — des deux côtés du Pacifique — savent ce qui se passe de l'autre côté.
Un sondage de l'Institut Angus Reid pour la Fondation Asie-Pacifique du Canada a révélé que 73 % des Canadiens disent connaître peu ou rien de la Corée du Sud, 82 % disent la même chose de Singapour et 90 % de la Malaisie. Pourtant, 78 % soutenaient l'adhésion du Canada au CPTPP — les Canadiens approuvent l'accord tout en ne connaissant presque rien des pays qui en font partie.
Le tableau est tout aussi sombre de l'autre côté. Dans une enquête Kadin Business Pulse auprès de 276 entreprises indonésiennes, 84 % des répondants ont déclaré n'avoir jamais entendu parler, ou connaître très peu, l'accord de libre-échange entre l'Indonésie et le Canada. Beaucoup ignoraient que le Canada dispose d'un accord préférentiel avec leur pays, et parmi ceux qui le connaissaient, les interprétations de sa couverture variaient considérablement. La Fondation Asie-Pacifique du Canada rapporte des anecdotes similaires du secteur privé vietnamien, en dehors de la fabrication technologique.
Impossible de tirer parti de préférences que l'on ne comprend pas. La tâche qui s'impose est de convaincre des centaines de milliers d'entreprises canadiennes et asiatiques que le moment est venu de faire connaissance. Les gouvernements ne peuvent que faire une partie du chemin ; le secteur privé des deux côtés doit se former, voyager et tester des marchés et des produits. Les accords commerciaux et les structures institutionnelles existent pour soutenir cette diversification, mais ce sont les entreprises qui doivent faire le premier pas.
Les opinions exprimées dans les commentaires de Fortune.com sont uniquement celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement les opinions et convictions de Fortune.
Barrett Bingley est directeur régional Asie de la Fondation Asie-Pacifique du Canada, basé à Singapour. Il a auparavant été conseiller principal auprès des ministres canadiens des Affaires étrangères et du Commerce.
Cet article a été initialement publié sur Fortune.com (source).