Lettre ouverte aux équipages de sous-marins canadiens : l’argument d’un ancien sous-marinier coréen en faveur de bâtiments à propulsion nucléaire
Points clés
- •Le Canada a choisi l’Allemagne plutôt que la Corée du Sud pour acquérir 12 sous-marins diesel-électriques de nouvelle génération, destinés à remplacer ses quatre bâtiments vieillissants de classe Victoria acquis auprès du Royaume-Uni à la fin des années 1990.
- •L’Australie a abandonné en moins de cinq ans un contrat de sous-marins diesel de 40 trillion won avec la France, se tournant vers des sous-marins à propulsion nucléaire via le partenariat AUKUS au prix de coûts financiers et diplomatiques importants.
- •Les sous-marins diesel-électriques présentent des limites opérationnelles critiques dans les environnements arctiques, notamment l’incapacité à mener des missions prolongées sous la glace, à assurer le pistage soutenu de bâtiments nucléaires et à conduire des opérations de frappe discrète à longue portée.
- •L’auteur propose une stratégie High-Low Mix combinant des sous-marins diesel-électriques pour les patrouilles côtières avec des sous-marins à propulsion nucléaire alimentés au LEU pour les missions arctiques et stratégiques.
- •La décision prise par la Corée du Sud en 1996 de refuser des sous-marins russes de classe Kilo et de se concentrer sur la technologie allemande lui a permis de devenir un concepteur et constructeur de sous-marins de premier plan mondial, offrant un précédent pertinent pour le Canada.

Par Moon Keun-sik
Publié le 26 juillet 2026, à 9 h 30 KST
La décision est prise. Le Canada a choisi l’Allemagne plutôt que la Corée du Sud pour acquérir 12 sous-marins diesel-électriques de nouvelle génération. À ce stade, débattre des gagnants et des perdants de l’appel d’offres n’a guère d’utilité. Ayant servi pendant plus de deux décennies comme sous-marinier, ma préoccupation centrale n’est pas le résultat de la procédure d’acquisition elle-même, mais le type de bâtiments qui protégeront la sécurité nationale du Canada au cours des 30 à 40 prochaines années.
La force sous-marine actuelle du Canada se compose de quatre bâtiments diesel-électriques de classe Victoria, acquis d’occasion auprès du Royaume-Uni à la fin des années 1990 et confrontés à des difficultés de maintenance tout au long de leur service. Le programme de remplacement de 12 bâtiments représente l’expansion la plus importante de la flotte sous-marine canadienne depuis plusieurs générations — et la plateforme choisie aujourd’hui définira les opérations sous-marines canadiennes jusque dans les années 2060.
Les sous-marins ne sont pas des équipements que l’on peut remplacer aussi facilement que des automobiles. Une fois mis en service, un bâtiment reste un actif national essentiel pendant près de quatre décennies. Les décisions d’acquisition doivent donc être guidées non par des calculs politiques ou par l’évolution de l’opinion publique, mais par les environnements opérationnels et les menaces auxquels un pays peut raisonnablement s’attendre à être confronté.
Le précédent australien
L’acquisition actuelle du Canada rappelle inévitablement le programme australien Future Submarine Program de 2016. Canberra avait signé un contrat d’environ 40 trillion won pour acquérir 12 sous-marins diesel-électriques auprès de la France. Pourtant, en l’espace de cinq ans, l’Australie a abandonné cet accord, contribué à établir le partenariat de sécurité AUKUS avec les États-Unis et le Royaume-Uni, et opéré un virage décisif vers l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire. Dans le cadre du pilier I d’AUKUS, les États-Unis se sont engagés à vendre à l’Australie trois à cinq sous-marins à propulsion nucléaire de classe Virginia à partir des années 2030, tandis que le Royaume-Uni et l’Australie doivent à terme construire une nouvelle classe SSN-AUKUS.
L’Australie a assumé d’énormes pénalités financières et coûts diplomatiques — y compris une relation détériorée avec la France — parce qu’elle a conclu que les sous-marins diesel-électriques seuls ne pouvaient pas répondre de manière adéquate aux défis de sécurité à venir. Cette leçon ne devrait pas être ignorée à Ottawa.
Le défi stratégique du Canada
Le Canada fait face à un paysage stratégique remarquablement similaire. Il doit sécuriser simultanément les théâtres Pacifique, Atlantique et Arctique tout en surveillant l’une des plus grandes zones économiques exclusives du monde. À mesure que les routes maritimes arctiques gagnent en importance stratégique avec la réduction continue de la glace de mer, la région devient un grand théâtre de compétition militaire. Comme l’Australie, le Canada est un membre central de l’alliance de renseignement Five Eyes aux côtés des États-Unis et, par l’intermédiaire du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), les deux pays partagent la responsabilité conjointe de l’alerte aérospatiale et maritime continentale.
Dans le même temps, l’Arctique connaît une augmentation régulière de l’activité des sous-marins russes à propulsion nucléaire, dans le cadre d’un renforcement militaire russe plus large qui comprend la réactivation de bases de l’époque soviétique le long de la route maritime du Nord. Si le Canada entend exercer une souveraineté effective sur ses territoires arctiques, il aura besoin de capacités opérationnelles sous-marines nettement plus fortes que celles dont il dispose actuellement. Or, de nombreuses missions essentielles à cet objectif sont extrêmement difficiles — et, dans certains cas, pratiquement impossibles — à exécuter pour des sous-marins diesel-électriques.
Opérations sous la glace. Dans l’Arctique, l’épaisseur de la glace rend fréquemment impossible l’utilisation du schnorchel ou la remontée en surface. Les sous-marins à propulsion nucléaire peuvent rester immergés sous la glace pendant des mois, tandis que les sous-marins diesel-électriques restent en dernier ressort limités par l’autonomie de leurs batteries.
Pistage à long terme de sous-marins hostiles. Suivre des bâtiments russes à propulsion nucléaire pendant des jours, voire des semaines, exige des opérations immergées soutenues à grande vitesse. Les sous-marins diesel-électriques doivent périodiquement utiliser leur schnorchel pour recharger leurs batteries, ce qui accroît le risque de perdre le contact avec la cible.
Frappe terrestre à longue portée. Les sous-marins modernes sont devenus des plateformes stratégiques capables de lancer des missiles de croisière contre des cibles situées à des milliers de kilomètres. Les sous-marins à propulsion nucléaire disposent d’un avantage décisif par leur capacité à approcher de telles cibles discrètement sur de très longues distances et à se retirer rapidement après l’achèvement d’une mission.
En somme, nombre des missions stratégiques que le Canada sera probablement amené à mener au cours des prochaines décennies correspondent mieux aux capacités des sous-marins à propulsion nucléaire.
Répondre aux préoccupations nucléaires
Je comprends pleinement que de nombreux Canadiens soient mal à l’aise avec tout ce qui est associé à la technologie nucléaire. Les sous-marins à propulsion nucléaire ne doivent toutefois pas être confondus avec les armes nucléaires. La France exploite déjà des sous-marins à propulsion nucléaire, et la technologie actuelle des réacteurs progresse régulièrement vers l’utilisation d’uranium faiblement enrichi (LEU). Les États-Unis étudient également la faisabilité de l’intégration du LEU dans les futurs modèles de réacteurs navals.
Des sous-marins à propulsion nucléaire alimentés au LEU pourraient ainsi représenter une solution pratique — une solution qui minimise les préoccupations liées à la prolifération nucléaire tout en fournissant les capacités opérationnelles requises par ces missions exigeantes. Il s’agit d’un élément particulièrement pertinent pour le Canada, fervent défenseur de la non-prolifération nucléaire et membre du Groupe des fournisseurs nucléaires.
Compte tenu de ces réalités, le Canada devrait réévaluer si une flotte entièrement diesel de 12 sous-marins constitue réellement la structure de forces optimale. Une approche potentiellement plus efficace serait un High-Low Mix : des sous-marins diesel-électriques pour la défense côtière et les patrouilles maritimes de routine, complétés par des sous-marins à propulsion nucléaire pour les opérations arctiques, les déploiements à longue distance, la surveillance anti-sous-marine et les missions stratégiques de frappe terrestre.
Un message aux sous-mariniers du Canada
Avant tout, il y a un message que je souhaite adresser directement aux hommes et aux femmes qui servent à bord des sous-marins du Canada.
Les sous-marins ne sont pas opérés par des responsables politiques — ils sont opérés par des sous-mariniers. De même, ceux qui comprennent le mieux les capacités requises pour la défense nationale sont les marins qui servent quotidiennement à bord de ces bâtiments.
Les militaires ne sont pas censés s’engager dans la politique partisane. Il relève toutefois de leur devoir professionnel d’indiquer aux gouvernements et aux assemblées législatives quelles capacités sont véritablement nécessaires à la défense nationale, et de fournir des avis militaires solides. Lorsque l’armée reste silencieuse, les considérations politiques commencent inévitablement à façonner la stratégie militaire, et les conséquences peuvent compromettre la sécurité nationale pendant des décennies.
L’expérience coréenne
La Corée du Sud a été confrontée à une situation similaire en 1996–97. Dans le cadre d’un arrangement de remboursement de prêts russes, Moscou a proposé à Séoul des sous-marins de classe Kilo à des conditions financières très attractives. La marine de la République de Corée a néanmoins décliné l’offre, invoquant des préoccupations concernant l’incertitude du soutien logistique à long terme, l’incompatibilité avec sa flotte sous-marine existante de conception allemande et les coûts prohibitifs liés au maintien de deux systèmes sous-marins distincts.
Cette décision a finalement permis à la Corée de se concentrer sur la technologie sous-marine allemande, d’accumuler une expertise nationale et de devenir l’un des principaux concepteurs et constructeurs de sous-marins au monde. Le jugement professionnel des experts opérationnels de l’époque a jeté les bases de la puissante force sous-marine coréenne d’aujourd’hui.
Aujourd’hui, la Marine royale canadienne se trouve à un carrefour tout aussi déterminant. La politique gouvernementale mérite à juste titre le respect, mais les décisions concernant les futures capacités de défense de la nation doivent également intégrer pleinement l’expertise professionnelle de ceux qui exploiteront ces systèmes. À la lumière de l’évolution de l’environnement stratégique, la Marine royale canadienne devrait continuer à présenter au gouvernement comme au public canadien une vision à long terme du développement de sa force sous-marine — une vision qui inclut l’introduction éventuelle de sous-marins à propulsion nucléaire.
À cet égard, le Canada devrait également maintenir une coopération étroite avec la Corée du Sud, qui poursuit activement le développement de sous-marins à propulsion nucléaire fondés sur le LEU et dispose de capacités de conception et de construction navale sous-marine de rang mondial.
L’expérience australienne offre une leçon sans ambiguïté : choisir la bonne capacité dès le départ coûte beaucoup moins cher — et offre bien plus de sécurité — que corriger une mauvaise décision des années plus tard.
En définitive, les sous-marins devraient être choisis non en fonction de la politique, mais de l’environnement opérationnel. Et personne ne comprend mieux cet environnement opérationnel que les sous-mariniers qui montent la garde sous la mer pour défendre leur nation.
Le capitaine de vaisseau à la retraite Moon Keun-sik est professeur associé à la Graduate School of Public Policy de Hanyang University. Il a servi comme commandant du sous-marin Na Dae-yong de la marine de la République de Corée.